Constantinople en 1403 vue par deux voyageurs espagnols : Ruy Gonzalez et Clavijo

Constantinople en 1403 vue par deux voyageurs espagnols : Ruy Gonzalez et Clavijo

 

Les voyageurs venus à Constantinople déclaraient «  que rien de pareil ne se peut trouver en un autre pays » et, à la vue des merveilles de Byzance, tout naturellement ils évoquaient le souvenir légendaire des merveilles « de Suse et d’Ecbatane. »

Ruy Gonzales de Clavijo était ambassadeur de la cour de Tamerlan, fondateur et dirigeant de l’empire timuride. Clavijo écrivit l’Embajada a TamorLan (« Ambassade à Tamerlan »). Il visita Téhéran en Perse en 1404. Il fut envoyé en 1403 par Henri III, roi de Castille, en ambassade près de Tamerlan. Il visita Constantinople, Trébizonde, l’Arménie, le Khoraçan ,Samarcande, et rédigea en espagnol un journal de son voyage, qui fut imprimé seulement en 1582 à Séville.           

Dès lors, nous pouvons nous demander quel est l’intérêt de la description que nous offre cet ambassadeur espagnol de la ville de Constantinople, après la bataille d’Angora de 1402. Nous verrons tout d’abord que la ville bénéfice de nombreux avantages naturels, sociaux et économiques. Puis nous constaterons qu’elle est particulièrement convoitée.

 

Constantinople, la ville aux nombreux avantages. Une agriculture riche permettant une densité de peuplement importante, répartie autour du port naturel.

« Bien que la ville soit d’une telle grandeur, elle n’est pas bien peuplée car, en plein milieu, il y a de nombreux enclos où l’on trouve des champs de céréales et des jardins fruitiers. (1.18-19)

Constantinople est un lieu stratégique étant le point de concours des routes de commerce.

En effet, la Corne d’Or (Chrysoceras pour les anciens) qui forme entre les deux agglomérations principales, Stamboul et Galata-Péra, un des plus beaux ports naturels de l’univers, a environ sept kilomètres de long et de largeur variable. Ce port est une des causes principales de la prospérité passée de la ville. Pêche et commerce, puisqu’elle se situe au point de croisement des routes continentales d’Asie en Europe et des routes maritimes de la mer Noire à la Méditerranée.

« La partie la mieux peuplée se trouve du côté de la mer, et le principal trafic de la ville passe par les portes qui donnent sur la mer » (l.20-21)

Constantinople, était aussi une grande ville d’industrie et de commerce. Entre la place de l’Augustéon et celle de Tauros, le quartier des bazars s’étendait le long de la grande rue de Mésè, et les boutiques disposées sous les portiques, les établis où travaillaient en plein vent les orfèvres, les comptoirs des changeurs tout couverts de pièces de monnaie, les étalages des épiciers qui vendaient dans la rue la viande et le poisson salé, la farine et le fromage, les légumes et l’huile, le beurre et le miel, et ceux des marchands de parfums installés sur la place du Palis, tout cela avait la couleur orientale qu’offre encore le Stamboul d’aujourd’hui. Aux alentours du Long Portique, entre le forum de Constantin et le Tauros, les marchands de soies et de toiles avaient pour chaque spécialité leur quartier déterminé ; ailleurs, c’était la maison des lampes, assez analogue à ce qu’était le Bézestéin dans le grand bazar de l’actuelle C. Au Tauros, au Stratégion, on vendait les moutons et les porcs, les chevaux à l’Amastrianon, les poissons sur les quais de la Corne d’Or. Et, sous la surveillance attentive de l’Etat, des corporations hermétiquement closes, minutieusement réglementées fabriquaient ces produits de luxe qui faisaient la renommée et la gloire de Byzance.

L’activité des transaction commerciales ne mettait pas une moindre animation dans la grande cité/Sur le port, aussi bien du côté de la Corne d’Or qu’aux rivages de la Propontide, c’était tout le long du jour, une foule cosmopolite-comme si le monde entier s’était donné rendez-vous à Byzance : Asiatiques au nez busqué, aux yeux en amande sous des sourcils pais , à la barbe pointue, aux longs cheveux noirs tombant sur les épaules, marchands enturbannés du pays de Babylone, de la Syrie, de l’Egypte ou de la Perse, Bulgares rasés, sales, portant de la taille une chaîne de fer en guise de ceinture, Russes aux longues moustaches tombantes, aux yeux glauques, au nez camus, et tout vêtus de fourrures, Khazars et Petchenègues, gens d’Espagne et de Lombardie, commerçants de Pise et d’Amalfi, de Gênes et de Venise, qui avaient le long de la Corne d’Or, leur quartier, leurs quais leurs entrepôts, leurs églises, toutes les races, toutes les langues, toutes les religions se mêlant et se confondant. Les entrepôts regorgeaient de marchandises précieuses, que l’univers y apportait ; les échanges étaient d’une activité prodigieuse ; et les voyageurs éblouis constataient que « les marchands venaient à C de tous les pays du monde par terre et par mer.

L’ambassadeur remarque également la fortification du trésor impérial.

« La ville de Constantinople est entourée par un mur haut et puissant, avec des tours. » (l.14)

Notons que la période de rédaction du journal de Rut Gonzales de Clavijo date de l’agonie de l’empire byzantin, dont C ne représentait plus que le noyau dur. D’où la nécessité de protéger ce dernier.

Non seulement Constantinople fut en grande partie brûlée et complètement mise à sac par les Francs qui détruisirent les plus belles œuvres de l’antiquité et de l’art byzantin mais la capitale exploitée par les Vénitiens, délaissée par l’aristocratie grecque, mal défendue par les empereurs latins, perdit la plus grande partie de sa population. Lorsque Michel Paléologue put y rentrer grâce à l’alliance des Génois, il fallut leur faire de grandes concessions, les laisser établir à Galata une véritable ville, où dès cette époque se concentra le commerce maritime. Le marché de C, dont l’importance décroissait d’ailleurs, était ainsi exploité par des étrangers. Malgré les ravages qu’y fit en 1295 la flotte vénitienne, la flotte génoise de Galata, prospéra. C’est une ville complète, avec ses remparts à elle, gouvernée par un podesta génois qui prenait une des premières places à la cour byzantine et avait juridiction sur ses nationaux. L’Eglise génoise dépendait de l’archevêque de Gènes et possédait des couvents comme Sao Paolo et San Francesco (auj Yeni Djami), dans C même.

 

Constantinople est d’autre part une ville convoitée. Différentes vagues d’envahisseurs ont tenté de la prendre. Cet héritage culturel est présent dans le paysage architectural. Un poète du Xe siècle a célébré à juste titre « l’illustre et vénérable cité, qui possède la domination du monde, et qui brille étrangement d’une multitude de merveilles, par la splendeur de ses hautes constructions, l’éclat de ses magnifiques églises, les galeries de ses longs portiques, la hauteur de ses colonnes dressées dans les airs. »

La somptuosité des lieux de culte : « La première chose qu’ils allèrent voir fut l’église de Saint Jean-Baptiste, qu’ils nomment Saint Jean in Petra, qui est voisine du palais impérial… » (l. 6-7)

« Le même jour, ils allèrent voir une autre église nommée Peribelico (Saint Marie Peribleptos) » (l .9-10)

Par la beauté extérieure du décor, par la splendeur de ses monuments publics, où survivait encore le style classique, par la multitude des statues antiques qui peuplaient ses places spacieuses et ses rues, par le luxe de ses palais et la richesse de ses églises, C offrait aux yeux un spectacle incomparable. A elle seule, elle offrait sept merveilles-autant que le monde antique tout entier en avait connues,- « dont elle se parait, selon le mot de l’écrivain, comme d’autant d’étoiles. » De la place Augustéon, la place « Saint Marc de Constantinople », tout entourée de portiques et qu’encadraient Sainte-Sophie au nord, le palais impérial au sud, le palais du sénat à l’est, la grande rue de la Mésè conduisait au forum Constantin, l’un des plus beaux endroits de la ville, où s’élevaient des mosaïques et des plaques de métaux précieux, où sous les portiques de marbre s’alignaient les chefs-d’œuvre de la sculpture grecque. Plus loin, c’était la grande place du Tauros, où montait dans le ciel, devant le Capitole, la haute colonne de Théodose ; Et c’étaient d’autres places, d’autres rues somptueuses, dont on retrouve encire le tracé dans les grandes voies de l’actuelle Constantinople, et des colonnes monumentales se dressant au-dessus de la mer, des maisons et des palais , et des coupoles d’églises innombrables, et des statues qui faisaient de la ville le plus riche des musées.

Mais surtout les palais impériaux, étaient d’une incomparable splendeur ; Sur la pente des collines qui descendent de la place de l’Atméidan vers la mer de Marmara, s’étageaient les bâtiments innombrables qui formaient le Palais-Sacré, véritable ville dans la ville, où, depuis Constantin jusqu’au XIe siècle, presque chaque empereur avait mis son orgueil à embellir de quelques constructions nouvelle la vaste résidence impériale. C’était un ensemble très compliqué de bâtiments de toutes sortes, appartements de réception et pavillons perdus dans la verdure, palais et casernes, bains et bibliothèques, églises et prisons, longues galeries et terrasses d’où la vue s’étendait au loin sur le Bosphore et la mer Marmara, escaliers, tours et jardins, tout ce la était disposé sans symétrie, sans plan d’ensemble, mais d’une fantaisie charmante et d’une magnificence inouïe.

 

On a souvent décrit, et il n’est point nécessaire de décrire, à nouveau, le luxe éclatant des appartements tout resplendissants de marbres, de mosaïques et d’or, la splendeur des costumes, la magnificence des possessions, des cérémonies, des audiences solennelles, des dîners de parade, toute la pompe compliquée et fastueuse qui accompagnait chacun des actes de la vie impériale, toute l’ostentation que Byzance apportait, pour éblouir les visiteurs, à étaler sa richesse en des féeries dignes des Mille et une Nuits.

Lorsque, à partir du XIIe siècle, les Comnènes abandonnèrent l’antique demeure impériale pour habiter au fond de la Corne d’Or, au quartier des Blachernes, une résidence nouvelle, la splendeur n’en fut pas moins admirable. Les étrangers admis à visiter ce palais en ont laissé des descriptions éblouies. Ce n’était partout qu’or et pierreries, orfèvreries précieuses et mosaïques éclatantes, et on ne savait, dit un contemporain, « ce qui donnait aux choses plus de prix ou de beauté, la valeur de la matière ou l’habilité de l’art. » là vivait une cour élégante et mondaine, éprise de fêtes, de musiques, de tournois, pleine aussi d’intrigues et d’aventures. Et tout cela donnait à la ville un attrait singulier.

Comparaison avec certaines villes espagnoles, rappelons qu’il s’agit d’u point de vue de deux étrangers. Référence à ce qu’ils connaissent.

« en face se trouve la ville de Péra. Entre les deux villes est le port, et Constantinople ressemble donc à Séville, et Péra est tout comme Triana, avec le port et les bateaux entre les deux » (l. 29-30)

Au XIVe siècle, tandis que la réouverture de la route par l’Egypte vers l’Inde détournait le grand transit de C, l’empire byzantin se réduit à sa capitale. Son agonie commence. Quand on répare les mûrs de C avec les blocs de marbre des palais et des églises en ruine, Bayezid en réclame la démolition. C, débloquée par Boucicaut en 1399, défendue par quelques marins vénitiens et génois, allait succomber, selon toute vraisemblance, quand Timour-lenk brisa la puissance ottomane.

« Et les Grecs ne l’appellent pas Constantinople comme nous le faisons mais Escomboli.. » (l. 31-32)

 

 Le triste constat d’une ville en ruine. Après la bataille d’Angora de 1402.

« Cette ville de Constantinople contient nombre d’églises et de monastères, mais la plupart d’entre eux sont en ruines, bien qu’il paraisse clair que, jadis, quand la ville était dans sa jeunesse, elle était la ville la plus illustre du monde. » (l. .23-24)

« Les Turcs ont lancé deux assauts contre la ville et ils l’ont investie par mer et par terre pendant six mois, avec 400 000 hommes sur terre et 60 galions et bateaux sur mer. Mais ils ne purent y entrer, ni même occuper un faubourg, en sorte qu’il semble que les Turcs ne soient pas de bons soldats, puisqu’ils n’ont pu y entrer. »

 

Le conquérant turc Tamerlan remporte une victoire sur le sultan Bajazet Ier le 28 juillet 1402. Cette bataille offre aux Byzantins et aux Occidentaux un sursis inespéré dans leur lutte contre les Turcs.

Ruy Gonzales de Clavijo, nous offre ainsi un compte-rendu de l’état de la ville de Constantinople en 1403. Comme nous l’avons vu il décrit la peuplement, l’agriculture, les monuments, et le commerce de la ville, provoquant ainsi bon nombre de convoitises.

 Mais la chute de Constantinople est en marche. La rémission accordée par la bataille d’Angora est de courte durée. L’Etat ottoman reconstitue son unité et reprend les territoires rendus en 1402. Thessalonique, qui a fait appel aux Vénitiens pour sa défense, est prise d’assaut définitivement en 1430. Il ne reste plus de l’ancien Empire que la Morée, le modeste Empire de Trébizonde et Constantinople, désormais simple enclave en territoire ottoman. Sa position sur le Bosphore assure l’activité de son port et nourrit encore de 50 000 à 70 000 habitants. Elle av déjà perdu faute d’entretien, beaucoup des monuments anciens comme le Grand Palais, tombé en ruine.

 

Elisa Jouet, 2012

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Outils de travail

_BERTHELOT M-M, La Grande Encyclopédie des sciences, des lettres et des arts, Tome VIII et Tome XII, H. Lamirault et Cie Editeurs, Tours.

 _MANGO Cyril, Architecture byzantine, Berger-Levrault, 1981.

 

Ouvrages généraux

_BREHIER Louis, Vie et Mort de Byzance, Albin Michel, 1969.

_CHEYNET Jean-Claude, Histoire de Byzance, PUF, 2005.

_DIEHL Charles, Histoire de l’empire byzantin, Auguste Picard Editeur, 1919.

 

Ouvrages spécialisés

_DIEHL Charles, Byzance, Grandeur et décadence, Ernest Flammarion, 1919.

_SCHLUMBERGER Gustave, Récits de Byzance et des croisades, Plon, 1916.

 

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