« J’accuse » ou le manifeste de l’engagement intellectuel sans concession d’Emile Zola

Jérôme Grondeux

Histoire politique et société française au premier XX

 

 

  •  J’accuse… ! Lettre ouverte à M.Félix Faure, publié dans L’Aurore
  • Déclaration de Zola aux membres du jury lors de son procès, parue dans L’Aurore

  

« Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. Il n’y a pas en ce moment et il ne peut y avoir d’affaire Dreyfus » Telle est la déclaration de Jules Méline, président du Conseil, en ouverture de séance de l’Assemblée nationale, le 7 décembre 1897. Cette déclaration est une bonne illustration du clivage opéré en France, par cette affaire. Un schéma quelque peu grossier voudrait que les sociétés pensantes parisiennes se divisent en deux camps, les dreyfusards d’un côté, et les antidreyfusards de l’autre.

Pour comprendre l’enjeu que représente cette affaire pour le régime républicain, il est important de situer le contexte militaire et religieux qui règne en France.

Le contexte militaire de l’affaire est le suivant : l’affaire surgit alors que le traumatisme de la défaite de Sedan contre l’Allemagne, en 1870, est encore présent, les historiens parlent de climat « d’espionnite ». La France se croit réconciliée avec son armée, qui est en voie de modernisation. La formation des militaires est en plein mutation. La préparation au collège jésuite de la rue des Postes L’Ecole Polytechnique, concurrence la prestigieuse école militaire de Saint-Cyr. Une nouvelle génération d’officiers brillants apparaît. Alfred Dreyfus fait partie de cette génération, c’est un Polytechnicien sorti avec la « mention très bien » de l’Ecole de guerre récemment crée. Il est caractéristique de cette génération de militaires sélectionnés sur des critères intellectuels.

L’armée est composée d’une minorité de républicains, la majorité de ses membres sont monarchistes ou royalistes.

L’armée en mutation est un terrain favorable à l’antisémitisme. Ainsi en mai 1892, La Libre Parole lance une campagne contre « les juifs dans l’armée » et les accuse de « trafiquer sans pudeur les secrets de la défense nationale ».

En quoi consiste l’affaire Dreyfus ?

Rappelons brièvement les faits. Alfred Dreyfus, un officier juif alsacien a été accusé de haute trahison en 1894. Il a subi l’humiliation de la dégradation militaire, il a été exilé à l’île du Diable en Guyane. Or le véritable coupable est en fait un autre officier, le commandant Walsin Esterhazy.

L’année 1898 marque un tournant décisif dans l’affaire Dreyfus. Nous passons de l’affaire, d’espionnage militaire et judiciaire à l’Affaire, avec un grand « A » majuscule, car elle devient une affaire publique et politique. Cette progression est le fruit de l’engagement d’Emile Zola dans cette cause : par la publication de ce pamphlet intitulé « J’accuse », en première page du journal L’Aurore de Georges Clemenceau, qui a d’ailleurs lui-même trouvé ce titre très accrocheur. Zola lui donne la forme d’une « lettre ouverte », destinée au président de la République, Monsieur Félix Faure. L’objectif poursuivi par l’auteur est d’alerter l’opinion publique, qui méconnaît le cas. L’historienne Madeleine Rebérioux parle de la « bombe » Zola pour qualifier l’effet produit par l’article « J’accuse ». Il dévoile pour la première fois, les forfaitures opérées par l’armée française dans le but de cacher l’erreur dans la désignation du coupable.

En 1898, Emile Zola, écrivain français, converti à la suite de ses enquêtes sur le monde ouvrier aux doctrines socialistes, se consacre à des œuvres de caractère politique. Convaincu de l’innocence de Dreyfus, et scandalisé par l’acquittement de Walsin Esterhazy, le véritable coupable, prononcé le 11 janvier 1898. Rallié à la cause dreyfusarde, il décide de mettre sa notoriété et sa crédibilité en jeu pour la révision du procès. Son arme est sa plume. Avec « J’accuse » il dénonce l’armée et la presse comme étant les pourfendeurs de cette iniquité, ce « crime social ». En écrivant, cet article, Zola est conscient de l’illégalité de son geste. Par la dénonciation de personnages publics, il s’expose à la loi qui punit les délits de diffamation. Il affirme se moquer de son procès, son but étant la révision de l’affaire judiciaire. Il souhaite qu’Esterhazy soit reconnu comme coupable, et que Dreyfus soit rétablit dans sa dignité.

Nous pouvons dès lors nous demander : quelle est la stratégie de Zola par l’écriture de ce pamphlet ? Quelles sont les conséquences de la « bombe » Zola ? En quoi Zola est le symbole de l’intellectuel socialiste attaché aux valeurs qu’elle représente la République, et donc promoteur de ces dernières. En quoi le pamphlet de Zola donne-t-il un tournant politique et idéologique à l’affaire Dreyfus.

Nous parlerons tout d’abord de l’effet de « bombe » engendrée par la publication de cet article. Puis nous nous attarderons sur le courant dreyfusard, auquel Zola adhère : l’Affaire Dreyfus est une « souillure » pour la République. Enfin nous verrons que l’affaire Dreyfus voit la création du concept d’intellectuel.

 

L’historienne Madeleine Rebérioux, qualifie l’article « J’accuse » de « bombe » car grâce à ce dernier, le complot militaire et l’iniquité judiciaire sont dévoilés pour la première fois à l’opinion publique. Nous passons de l’affaire à l’Affaire.

Zola dénonce le « crime social » que représente cette affaire : « Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice »

« C’est la condamnation d’un innocent qui a entraîné l’acquittement d’un coupable. »

Rappelons brièvement les faits : L’affaire Dreyfus se déroule de 1894 à 1900. Elle commence a priori par une « simple » affaire d’espionnage : un agent des services de renseignements français a découvert à l’ambassade d’Allemagne à Paris un « bordereau » annonçant l’envoi de documents militaires secrets. Il s’agit à ce moment là, pour les membres de l’Etat Major de trouver le traître qui a osé collaborer avec l’ennemi allemand, rappelons que la France est encore fortement marquée par la défaite de Sedan de 1870.

Très vite, Alfred Dreyfus, un citoyen français originaire d’Alsace, polytechnicien, de confession juive, est désigné comme coupable, alors qu’aucune preuve tangible n’atteste sa culpabilité.

Il est arrêté le 15 octobre 1894, sous l’accusation de haute trahison. Le ministre de la Guerre, Auguste Mercier déclare la culpabilité de Dreyfus comme « absolue et certaine ». L’officier patriote, est déféré en Conseil de Guerre. Il est condamné le 22 décembre à la dégradation miliaire et à la détention à perpétuité. Alfred Dreyfus, clame son innocence, mais subit une grande humiliation, durant la cérémonie de dégradation militaire qui a lieu le 5 janvier 1894, à L’Ecole militaire : ses galons d’officier sont arrachées, son sabre brisé.

La presse ne se gêne pas pour commenter l’affaire : Maurice Barrès, figure de proue du nationalisme français, affirme dans La Cocarde qu’il n’a rien « à faire avec le nommé Dreyfus » qui porte « le lorgnon sur son nez ethnique » et décrit la cérémonie sous le titre « La parade de Judas ». Personne ne sait alors que le véritable coupable est le commandant d’infanterie Walsin Esterhazy, qui a proposé à l’attaché militaire allemand Schwartzkoppen des documents militaires contre d’importantes sommes d’argent. Dreyfus est transféré à l’île du Diable, en Guyane, le 17 janvier 1895.

Zola dénonce le complot militaire puis les erreurs judicaires qui se sont enchaînées les unes aux autres depuis 1894.

« C’est aujourd’hui que l’affaire commence, puisque aujourd’hui seulement les positions sont nettes »

« D’une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse »

« De l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite »

Après l’affaire d’espionnage commence l’affaire judiciaire. Seule la famille de Dreyfus croit en son innocence et notamment sa frère aîné Mathieu, qualifié de « frère admirable », il fait tout son possible pour démontrer l’innocence d’Alfred.

 Le lieutenant-colonel Picquart, nommé à la tête du service de contre-espionnage français en juillet 1895, entame une enquête personnelle et découvre qu’Esterhazy trahit son pays au profit de l’Allemagne, il acquiert la certitude que le « bordereau » est de la main de celui-ci.

Mais l’Etat-Major défend l’autorité de la chose jugée, couvre la forfaiture de Mercier et ne veut pas compromettre ce que l’on croit être l’honneur de l’armée. La mise à l’écart de Picquart est décidée : il est envoyé en Tunisie.

Le lieutenant-colonel Henry réalise une deuxième forfaiture : pour pouvoir mieux accabler Dreyfus et étouffer l’affaire, il établit un faux à l’automne 1886 et le transmet à sa hiérarchie.

En juin 1897, Picquart, de passage à Paris, confie ses certitudes à l’avocat Leblois, alsacien comme lui ; celui-ci avertit le vice président du Sénat Scheurer-Kestner, également alsacien et patriote, qui doutait déjà de la culpabilité de Dreyfus. De nouveau faux sont fabriqués par l’Etat-Major une enquête est lancée contre Picquart.

Qu’est-ce qui à motivé ces officiers à cacher la vérité ? Il faut sans doute penser que c’est pour la défense de l’honneur de l’armée. Les militaires étaient conscients des conséquences désastreuses qu’une telle révélation aurait, si, l’opinion apprenait qu’un tribunal militaire avait pu se livrer à de telles iniquités. Venir douter de l’armée et de ses chefs, risquerait de mettre en péril la Défense nationale.

 

Zola, de part son talent d’écrivain parvient de manière très habile à mettre en avant le fait que l’affaire Dreyfus est une « souillure » pour le régime Républicain. D’où le nécessité de rouvrir le dossier, pour que justice soit faite.

Zola se veut le chantre de la cause dreyfusarde. Ce courant de pensée, rassemble les hommes qui cherchent à défendre la vérité et la justice et qui font passer le redressement de l’erreur judiciaire avant toute considération. « Il s’agit désormais de savoir si la France est encore la France des droits de l’homme, celle qui a donné la liberté au monde et qui devait lui donner la justice. Sommes-nous encore le peuple le plus noble, le plus fraternel, le plus généreux ? Allons-nous garder en Europe notre renom d’équité et d’humanité ? »              

Les dreyfusards ont le sentiment de travailler au renforcement de la cohésion nationale, par la défense d’un ensemble de valeurs républicaines. Ils représentent une certaine idée de la France. Ils défendent « sa vocation universaliste en fondant le lien social sur la défense de valeurs éthiques universelles. »

Zola, écrivain engagé, apostrophe tout d’abord le Président de la République, Félix Faure. Il fait les louanges de son mandat. Mettant l’accent sur le rapprochement avec la Russie. Félix Faure accueille en effet le tsar Nicolas II à Paris en 1896 et se rend lui-même à Kronstadt en 1897.

Parallèlement, Emile Zola mentionne l’effervescence parisienne autour de l’exposition universelle, symbole du « rayonnement cultuel » européen « qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté »

Il fait des rapprochements antithétiques très habiles pour mettre en avant le contraste entre l’éclat de la République et « cette abominable affaire Dreyfus ». La présidence de Félix Faure, est qualifiée de manière méliorative « juste gloire » ; « étoile si heureuse », tandis que le champ lexical de la « souillure » dépeint le complot dont est victime l’officier alsacien, « tache de boue sur votre nom » ; « est menacée de la plus honteuse, de le plus ineffaçable des taches ». Par ce procédé littéraire, rudiment du pamphlet, Zola souhaite alerter l’opinion, dévoiler l’injustice, en frappant un grand coup, dans le but de rallier l’opinion à la cause dreyfusarde.

Il faut rappeler que Félix Faure se montre hostile à l’examen de la révision du procès Dreyfus. La République est fortement divisée. Les années 1890 sont marquées par la fondation de toute une série de ligues, qui mêlent antisémitisme et défense de l’Eglise Catholique. Célèbres pour leur goût de la violence. Elles recherchent systématiquement le désordre, à l’occasion des manifestations, ainsi que l’affrontement avec la police, tout en attaquant physiquement les juifs chaque fois qu’elle en a la possibilité.

Citons à titre d’exemple la Ligue antisémitique française, de Jules Guérin, fondée en février 1897, rebaptisée Ligue antisémitique de France, par Drumont en 1889.

En janvier-février 1898, des désordres et des violences antisémites éclatent dans 55 villes de France métropolitaine.

Cette tonalité antisémite est renforcée par les prises de position de certains journaux.

En parallèle de ces ligues à caractère antisémite, la République est aussi marqué par le camp des « antidreyfusards ». Ils font valoir une certaine conception de l’intérêt national : la défense de l’armée et de ses chefs, qu’ils assimilent par extension à la défense de la patrie.

Selon eux l’intérêt national prime sur l’intérêt particulier de l’individu, fût-il innocent.

Ils refusent les notions éthiques universelles, et regardent les juifs et les intellectuels dreyfusards, comme des agents de la « décomposition sociale » qui, en s’en prenant à l’armée, mettent en péril la France.

C’est en réponse au développement de ces Ligues et à la presse antidreyfusarde, que Zola s’insurge. Il est conscient que le destin du régime républicain est liée jusqu’à un certain point au règlement de cette affaire.

Zola frappe fort en mentionnant publiquement, pour la première fois, les noms de la plupart des membres de l’Etat Major qui ont complotés contre l’officier. Le pamphlet ne peut avoir de valeur historique, car il est fait état d’erreurs dans la désignation des coupables.

Zola met en avant le manque d’expertise et de discernement dans l’élaboration du dossier qui a qui a conduit à la désignation de Dreyfus comme coupable. L’extrait le plus fameux du pamphlet est la série de mises en causes nominales. Zola utilise l’anaphore « J’accuse » à huit reprises.

Personne n’est compétent en matière d’analyse d’écritures à L’Etat-Major. Le commandant du Paty de Clam, s’intéresse à l’expertise graphologique. C’est lui le 5 octobre 1894, qui après avoir comparé l’écriture de Dreyfus, avec celle du bordereau, assure dans un rapport que malgré quelques dissemblances, les ressemblances sont suffisantes pour justifier une enquête.

Le général Mercier tenant un coupable, met exagérément en valeur l’affaire, qui prend le statut d’affaire d’Etat pendant la semaine précédent l’arrestation de Dreyfus. De Paty de Clam est promu officier de police judiciaire chargé d’enquête officielle.

Le 13 octobre, sans aucune preuve tangible et avec un dossier vide, le général Mercier fait convoquer le capitaine Dreyfus pour une inspection générale. L’objectif de l’Etat-major est de gagner la preuve parfaite en droit français : l’aveu. Cet aveu sera obtenu par effet de surprise, en faisant écrire une lettre inspirée du bordereau au coupable.

Le 15 octobre 1894 au matin, le capitaine Dreyfus subit cette épreuve, mais n’avoue rien. Du Paty tente même de lui suggérer le suicide en plaçant un révolver devant Dreyfus, mais l’accusé refuse d’attenter à ses jours, affirmant qu’il «  veut vivre afin d’établir son innocence. L’espoir des militaires est déçu. Du Paty de Clam fait tout de même arrêter le capitaine et l’inculpe d’intelligence avec l’ennemi afin qu’il soit traduit devant un conseil de guerre.

Dreyfus est incarcéré à la prison du Chercher-midi à Paris. C’est le début d’un engrenage qui va durer jusqu’en 1906, date de la réhabilitation officielle d’Alfred Dreyfus.

Le 29 octobre 1894, l’affaire est révélée par le journal antisémite d’Edouard Drumont , La Libre Parole, dans un article qui marque le début d’une très violente campagne de presse jusqu’au procès. Cet évènement place l’Affaire sur le terrain de l’antisémitisme, qu’elle ne quitte plus jusqu’à sa conclusion définitive.

Le 4 décembre avec un dossier vide, Dreyfus est renvoyé devant le premier Conseil de Guerre. Pendant les deux mois précédant le procès, la presse se déchaîne, La Libre Parole, L’Autorité, Le Journal, Le Temps raconte toute la vie supposée de Dreyfus au travers de mensonges et de mauvais romans. C’est aussi l’occasion pour les titres extrémistes comme La Libre Parole ou La Croix de justifier leurs campagnes préalables contre la présence de Juifs dans l’armée.

Le procès s’ouvre le 10 décembre, le huit clos est presque immédiatement prononcé. Ce huit clos n’est d’ailleurs pas conforme juridiquement puisque le commandant Picquart et le préfet Louis Lépine sont présents à certaines audiences en violations du droit, mesure qui permet néanmoins aux militaires de ne pas divulguer le néant du dossier au grand public et d’étouffer les débat.

Conformément aux prévisions, le vide du dossier apparaît nettement pendant les audiences. Les discussions de fond sur le bordereau montrent que le capitaine Dreyfus ne pouvait pas en être l’auteur. D’autre part l’accusé clame lui-même son innocence, et se défend point par point avec énergie et logique. Au surplus, ses déclarations sont appuyées par une dizaine de témoignages à décharge. Enfin l’absence de mobile pour le crime est une sérieuse épine dans le dossier d’accusation. Dreyfus était en effet un officier très patriote et très bien noté par ces chefs, et surtout très riche, il n’avait donc aucune raison tangible de trahir. La justification par la judéité de Dreyfus, seule retenue par la presse de droite, ne saurait pourtant l’être par un tribunal.

Pour faire peser la balance du côté de l’accusation de Dreyfus, un dossier secret est remis au début du délibéré, en toute illégalité, au président du Conseil de guerre le colonel Emilien Maurel, sur ordre du ministre de la Guerre, le général Mercier.

Le 22 décembre, après plusieurs heures de délibération, le verdict tombe, Dreyfus est condamné pour trahison « à la destitution de son grade, à la dégradation militaire, et à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée » c’est-à-dire au bagne en Guyane.

Pour les autorités, la presse et le public, les quelques doutes d’avant procès sont dissipés. La culpabilité est certaine, à droite comme à gauche, on regrette l’abolition de la peine de mort pour crime de trahison.

L’antisémitisme atteint des sommets dans la presse et se manifeste au sein de populations jusqu’à présent épargnées. Même Jean Jaurès regrette la douceur de la peine dans une adresse à la Chambre, et écrit « un troupier vient d’être condamné à mort et exécuté pour avoir lancé un bouton au visage de son caporal. Alors pourquoi laisser ce misérable traître en vie ? »

 

L’affaire Dreyfus marque la création du concept d’intellectuel, Zola se porte en chef de file du mouvement dreyfusard. Les premiers intellectuels à se rallier à la cause de la révision du procès, sont des jeunes issus d’un milieu politiquement flou, les étudiants de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. Il s’agit de la promotion littéraire de 1894, celle de Charles Péguy, d’Albert Mathiez, de Félicien Challaye , de Paul Mantoux, de Georges Weulersse et de Mario Roques. Ces jeunes normaliens, furent presque tous dès 1897, passionnément dreyfusards. Plusieurs élèves se proclamaient socialistes dès leur entrée à l’Ecole : ceux qui partageaient notamment la chambre de Péguy, la « turne Utopie ».

L’engagement de cette élite intellectuelle marque l’émergence d’un nouveau courant de pensée : le dreyfusisme. Il fut pour eux l’incarnation du socialisme tel qu’ils le rêvaient : « un vaste mouvement d’éducation visant à renforcer les âmes, à donner aux individus les moyens de résister à la pression de la société, à la pression du mensonge d’où qu’il vienne, aux demi-mesures dont une âme forte ne peut se contenter ».

 Leur ardeur et leur jeunesse ont sans doute contribué de façon décisive à convaincre Jaurès d’entrer activement dans l’Affaire. Son témoignage du moment, et celui de Péguy, un peu plus tardif coïncident : «  Dès maintenant, écrivait Jaurès dans La Lanterne au surlendemain de « J’accuse », nous saluons avec une émotion respectueuse tous ces jeunes hommes, cette élite de pensée et de courage, qui, sans peur, proteste publiquement contre l’arbitraire croissant des porteurs de sabre, contre les mystères dont ils environnent leur palinodie de justice. A ces jeunes hommes, je suis presque tenté de demander pardon pour nos tergiversations et nos lenteurs ».

C’est grâce à cette mobilisation « de la matière grise » de la République que la vérité sur l’affaire Dreyfus va être faite.

Les historiens parlent de la période des deux ans, durant laquelle, la polémique fait rage dans la presse et dans l’opinion. Cette période est marquée par deux épisodes clés : d’une part Mathieu Dreyfus, le frère du condamné annonce publiquement, le 15 novembre 1897, qu’il se fait fort de prouver la culpabilité d’Esterhazy. Les chefs militaires sont contraints de mener une enquête, puis d’organiser un procès devant un conseil de guerre, s’arrangent pour obtenir l’acquittement d’Esterhazy, le 11 janvier 1898. C’est le triomphe des antidreyfusards.

Le Dreyfusisme émerge à partir de décembre 1898, quand l’affrontement entre dreyfusards et antidreyfusards devient vraiment aigu et que l’affaire compromet la stabilité de la République. Pour être sommaire, le but est de liquider l’affaire pour sauver le régime républicain parlementaire. Ils sont à l’origine d’une certaine conciliation entre les deux camps, grâce à un effort de médiation en prônant l’apaisement. Le texte fondateur de ce mouvement est « l’appel à l’Union »paru le 2 » janvier 1899 dans le journal Le Temps.

Il faut cependant attendre l’été 1899, et la constitution du ministère Waldeck-Rousseau le 22 juin, pour que le gouvernement se décide à prendre dans l’affaire Dreyfus une position conforme aux « exigences minimales de la tradition républicaine ».

Le premier procès de Dreyfus, ayant été la cassé le 12 juillet, un second se prépare tandis que le gouvernement assure l’ordre dans la rue en mettant au pas les ligues.

Le second procès de Dreyfus, qui se tient à Rennes en août-septembre 1899 se conclut par sa condamnation, absurde, avec circonstances atténuantes, à dix ans de prison (verdict dicté par la volonté d’apaiser le haut commandement)

Mais Dreyfus est aussitôt gracié, le 19 septembre par le président de la République. Il attendra jusqu’en 1906 sa réhabilitation et la légion d’honneur, tandis que Picquart, qui avait tant fait pour la manifestation de la vérité, sera alors nommé ministre de la Guerre, dans un gouvernement Clemenceau, dreyfusard de la première heure.

  

En guise de conclusion, nous pouvons dire que « J’accuse » a été un détonateur, dans le long chemin pour le rétablissement de la vérité. Il a eu le mérite de relancer l’affaire, car le haut commandement militaire est obligé de poursuivre Zola, qui est condamné et contraint à l’exil.

Zola est le chef de file du mouvement dreyfusard, et représente en tant qu’homme de lettre et de part ce courant, un certain idéal républicain. Enfin, l’affaire Dreyfus marque la création du concept d’intellectuel, des hommes de lettres, des universitaires mettant leur notoriété en jeu, dans la défense d’une cause qu’il juge essentielle.

Plus généralement, l’Affaire représente une véritable césure dans la vie politique nationale. Elle voit triompher une nouvelle acception du terme « républicain ». La gauche laïque, hostile à l’influence de l’Eglise dans l’Etat et la société, méfiante envers sa magistrature et l’armée, est seule considérée comme légitimement républicaine. Aux radicaux se joignent une majorité de socialistes, ralliés à la République parlementaire.

 Désormais l’antisémitisme est banni à gauche. Nationalisme et antisémitisme fédèrent les droites. Les antidreyfusards sont exclus du camp républicain, la droite conservatrice et cléricale est condamnée pour longtemps à l’opposition.

 

 

Elisa Jouet, 2012

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