André Gide, un intellectuel engagé?

 

Ouvrage de références :

_LEPAPE Pierre, André Gide, le messager, Seuil, 1997

_WINOCK Michel, Le siècle des intellectuels, Seuil, 1997

 

Questions :

1°) Quel est l’épisode qui vous a le plus marqué chez ce personnage ? Pourquoi ?

 

J’ai été fortement marqué par le voyage que Gide a effectué au Congo en 1926.  Pendant près d’un an, au cours d’un périple épuisant, le plus souvent effectué à pied et en bateau à travers toute l’Afrique-Equatoriale française, du Gabon au Cameroun en passant par le Congo, l’Oubangui-Chari et le Tchad, Gide découvre le réalité du colonialisme. Sa dénonciation des pratiques coloniales des grandes sociétés, plus ou moins couvertes par l’administration, a cela d’efficace qu’elle ne s’appuie sur aucune doctrine, aucune idéologie. Gide est le témoin de faits scandaleux et les enquêtes que sa curiosité le pousse à mener le persuadent peu à peu que les scandales qu’il a observés ne sont en rien accidentels. Pas plus que ne sont accidentels le racisme de la plupart des colons, le mépris dans lequel ils tiennent cette population qu’ils traitent comme du bétail, la misère matérielle et morale dans laquelle sont maintenues les Noirs.

 La CFSO (Compagnie forestière Shanga-Oubangui) possède le monopole de l’exploitation du caoutchouc dans la région devient bientôt pour Gide le symbole de ce capitalisme esclavagiste qui ruine le continent africain. Gide avertit d’abord les responsables parisiens de la Forestière, de ce qu’il a vu, croyant que ces derniers ont été dupés par leurs représentants locaux. Puis, devant leur absence totale de réaction, il livre, dès son retour en France, son témoignage et ses documents à son ami Léon Blum qui dirige le quotidien Le Populaire. Gide entre dans l’arène politique, par la gauche.

Cela n’a rien d’un choix délibéré : la presse de droite et du centre donne la parole de préférence aux représentants des compagnies concessionnaires et adopte vis-à-vis de Gide le ton du mépris amusé : de quelle compétence peut bien se réclamer un écrivain pour juger de la politique coloniale de la France ? Weber, le directeur de la Forestière écrit alors une lettre à Blum, dans laquelle il fait le procès des intellectuels, dès lors qu’ils s’engagent sur le territoire social. Pour le malheur de Weber, qui n’a jamais mis les pieds en Afrique, les multiples enquêtes de l’administration confirment les observations de Gide et les « abominables abus » qu’il dénonce.

Un débat s’engage dans la presse et à la Chambre des députés au centre duquel se trouvent les régimes des grandes concessions qui administrent l’Afrique comme un territoire privé. Le ministre des Colonies, Léon Perrier, déclare devant l’Assemblée que « ce régime tel qu’il a été institué doit prendre fin. Du reste, toutes les Grandes Concessions expirent en 1929. Je donne à la Chambre l’assurance qu’aucune d’elles ne sera renouvelée ou prolongée, du moins dans les conditions où elles ont été accordées. »

Gide se garde de crier victoire : « l’attention, un instant émue par mon livre, puis presque aussitôt rassurée, se reposant sur des déclarations ministérielle, va-t-elle se rendormir ? »

En même temps qu’il s’engage publiquement, Gide continue à exprimer sa méfiance et son détachement de la politique, de ses théories et de ses discours. Par prudence, par souci d’efficacité, par conviction, il dépolitise le débat qu’il vient de faire naître et le ramène dans un cadre qu’on dirait aujourd’hui « humanitaire ».

 

Durant son voyage en URSS, que Gide effectue du 17 juin au 22 août 1936, ce dernier fait preuve d’une grande lucidité sur ce qui se passe alors en Europe de l’est. De Léningrad à la Crimée, de Moscou au Caucase, il regarde, écoute, interroge. Il est accompagné d’Aragon, qui lui sert d’interprète. Ses observations le conduisent rapidement aux conclusions suivantes, l’URSS n’est pas un pays mythique, une frontière nouvelle de l’humanité, c’est un pays qu’on peut voir et non plus penser, et dès qu’on le voit, devient évident ce qu’il est : « Oui : dictature, évidemment ; mais celle de l’homme, non plus celle des prolétaires unis, des Soviets. Il importe de point se leurrer, et force est de reconnaître tout net : ce n’est point là ce qu’on voulait. Un pas de plus et nous dirons même : c’est exactement ceci que l’on ne voulait pas. »

Gide n’a plus pour la Russie de Staline le regard idéal du croyant. Il peut regarder Moscou aussi librement qu’il a regardé le Congo et le Cameroun, comme un lieu où l’on  ment sur l’homme, un lieu ordinaire.

 

 

2°) Qu’est-ce qui vous a fait choisir ce personnage ? Donnez-en les raisons. Qu’est-ce qui vous a guidé dans le choix de ce personnage ? Pourquoi ?

Il faut tout d’abord énoncer le fait que je souhaitais étudier la figure d’un intellectuel. André Gide, est un personnage assez intrigant. Je connaissais plutôt mal le personnage. Son engagement en tant qu’intellectuel est difficile à expliquer, c’est avant tout quelqu’un qui a trouvé via l’écriture, une raison d’être et surtout un moyen de s’analyser.

Ce qui est fascinant chez Gide, c’est la capacité de distance qu’il est capable d’avoir par rapport aux évènements dont il est le témoin. 

En 1933, il sait que son adhésion au communisme va l’entraîner bien au-delà de ce qu’il souhaite. Il a conscience que l’on se sert de lui pour défendre une cause, on lui fait présider des réunions et des meetings. Il consent à endosser ce rôle, il va siéger à la tribune, entre Malraux et Guéhenno, entre Eugène Dabit et Paul Vaillant-Couturier.

 Ayant refusé d’adhérer  à l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires, il n’en prononce pas moins le discours d’ouverture à la réunion qu’organise cette association le 21 mars 1933.

Hitler a pris le pouvoir en Allemagne le 30 janvier. Dans la nuit du 27 au 28 février, il a fait mettre le feu au Reichstag afin de faire arrêter des milliers de communistes, de socialistes et de Juifs. Toutes les libertés constitutionnelles sont suspendues. A la tribune de la salle du Grand-Orient, Gide amorce une allocution qui est dans  la ligne du Parti : « Camarades, nous savons que la seule façon de faire la guerre à la guerre, c’est de faire la guerre à l’impérialisme, chacun, chaque peuple, dans son propre pays ; car tout impérialisme enfante nécessairement la guerre. »

Malgré ce discours qui  semble épouser le régime communiste, Gide garde une grande lucidité par rapport à l’URSS. Ainsi sur la dictature qui y règne y et dont Gide ne se résout pas à nier l’existence, il dit : « Pourquoi et comment j’en suis venu à approuver ici ce que là je réprouve, c’est que, dans le terrorisme allemand, je vois une reprise, un ressaisissement du plus déplorable, du plus détestable passé. Dans l’établissement de la société soviétique, une illimitée promesse d’avenir. »

Il faut alors préciser que Gide met son temps et sa renommée, mais peu sa plume eu service de la cause révolutionnaire russe. Il élabore une vision du communisme et de l’avenir de l’humanité, bien éloigné du crédo stalinien.

Gide tout d’abord ne se résigne pas à une explication purement matérialiste du monde. Si le capitalisme lui est haïssable, c’est que l’exploitation des faibles y est inséparable de l’étouffement de leur esprit. Le capitalisme est la laideur du monde, la négation de la vie. Mais Gide voit bien comment le communisme peut devenir une sorte de capitalisme à l’envers où la juste répartition des biens se paierait d’un semblable asservissement des âmes. Nous pouvons dire que Gide est emprunt d’un certain idéalisme.

 

3°) Quels étaient vos a priori sur ce personnage ? A la lecture de l’ouvrage ces derniers furent-ils déconstruits ou au contraire renforcés ? Pour quelles raisons ?

 

En tant qu’intellectuel, nous pouvions penser que Gide serait un orateur de grande qualité. Or il s’avère que cet homme a toujours eu des difficultés à défendre ses convictions en public, en véritable écrivain, il n’arrivait à être à l’aise, qu’à travers sa plume.

 

La singularité du personnage est particulièrement frappante. Gide qui n’a jamais appartenu à la moindre institution a exercé une fonction, il a détenu un pouvoir de par la seule élection silencieuse de ceux qui le lisaient. Il a été un maître, un guide, un directeur de conscience, grâce notamment à la publication de la NRF. Il a combattu, on l’a combattu.

 

Chez Gide, la vie et les livres ne se séparent pas. Il existe pour écrire, mais il veut faire de sa vie la plus parfaite des œuvres.

L’une et les autres témoignent également, se complètent, se nuancent, se répondent, au point qu’on ne sait jamais si l’artiste est l’accomplissement de l’homme, ou l’homme le sommet, toujours à venir, de l’art.

Pierre Herbart qu’une longue amitié lia à Gide le dit justement dans un livre :

«L’œuvre qu’il nourrissait de sa substance l’obligeait à s’enrichir lui-même. Mais alors qu’en elle, les richesses s’ordonnaient selon sa volonté créatrice, en lui elles ne pouvaient que cohabiter. Du moins les retenait-il prisonnières après les avoir conquises. »

A ne lire de Gide que des textes, on risque de fausser son témoignage et de manquer non pas son « actualité » mais, ce qui est plus grave sa présence.

L’auteur des Nourritures terrestres aimait trop la vie, toutes les formes de la vie, pour ne pas haïr la nostalgie.

Qu’on ne le lise plus aujourd’hui avec la même passion, avec la même ferveur qu’on le faisait hier ne lui aurait pas arraché un mot de regret, ni un reproche contre la lourdeur et la pauvreté de l’époque où nous sommes.

Il était patient. Il avait traversé une époque effroyable avec la certitude qu’au-delà des idéologies, des systèmes intellectuels, des constructions et des opinions politiques, des croyances religieuses, toutes choses périlleuses ou périssables, le littérature y demeurait la manifestation vivante des efforts des hommes pour devenir enfin l’Homme-qu’il confondait volontiers avec Dieu. C’est cela, bien davantage qu’un engagement pour une cause politique ou bien une autre, qui fait de lui un « contemporain exemplaire », un « intellectuel de notre temps », selon Pierre Lepape.

 

Elisa Jouet, avril 2012

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